26.05.2006
Bref Instant D'Eternité
Je sortais d'une de mes séances d’analyse. Je pensais à cet intérêt soudain pour les grands hommes du siècle dernier, aux hommes qui désertent ma vie (disons plutôt aux hommes que je déserte), aux deux kilos pris dernièrement, à la soupe de légumes que j’allais me faire en rentrant, à mon envie de lire un roman, au boulot qu’y m’attendait ce week-end, à ce que j’allais écrire, au besoin de dormir un peu plus, à l’ongle que je venais de me casser, au froid qui me mordait les pieds, à mon bus qui venait de me passer sous le nez...
Un autre bus arrive mais ce n’est pas le mien. Quand il redémarre, j’entends une voix d’homme qui dit : "C'est incroyable."
Je me retourne et je vois un vieil africain qui me regarde.
"C’est incroyable, répète-t-il. Deux visages. Celui de cette femme qui vient de monter dans le bus et le votre. Le sien dégageait tant d'amertume et le votre tant de sérénité. Un visage comme le votre… c’est rare. Vous m'avez apporté la paix. De vous contempler m'a réchauffé le cœur."
Je me suis sentie bizarre… surprise par la situation, par la spontanéité de cet homme, par les mots qu’il me disait, par la beauté sage et puissante de son visage.
"Ce sont des paroles comme les vôtres qui réchauffent le cœur", ai-je répondu.
Pas de sourire, juste un regard comme un merci mutuel. Le bus est arrivé. Nous sommes montés, la foule nous a séparé. Mais devions nous continuer à nous parler…
Quelques semaines plus tard, même heure, même arrêt de bus, autres pensées. Il était là. Le printemps naissant nous avait soulagé de nos vêtements d'hiver. Je ne l'avais pas reconnu jusqu'à ce qu'il me dise : "Comment oublier un tel sourire".
Nous avons engagé la conversation. Nous nous sommes souvenu de l'hiver mordant qui était derrière nous. Cela me rappela Stockholm. Il y était allé aussi. Nous échangeâmes nos impressions sur ces contrées du Nord que nous avions tous deux parcouru. Le bus est arrivé. Nous nous sommes installés face à face dans un silence gêné, comme si la lumière crue allait dévoiler nos secrets. J'ai sorti de mon sac un livre d'Alain Mabanckou. Il m'a souri mais n'a rien dit. Mais là encore, devions nous continuer à parler...
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23.05.2006
-13- Ce Que Veut Une Femme
Olivier m’a faite Femme. J'ai ensuite grandi avec mes trois amants : Tony, Rosan et Michel.
Mais ce que veut une femme, je n'en sais toujours rien.
Après ma dernière rupture, je sais que je ne veux plus. Je ne veux plus me donner entièrement, aveuglement. Je ne veux plus vivre dans la dépendance. Mais je ne veux pas renoncer à aimer. Je veux juste aimer autrement. On ne peut pas construire une relation si on n’a rien à offrir. Je décide de prendre ma vie en main. L'amour sera un plus, pas un tout.
Etre victime de l'infidélité et devenir maîtresse. Paradoxe parfois dur à accepter. Une fois ma colère passée et le sentiment de vengeance épuisé, je ressens une aversion soudaine pour mes amants. Ils ne valent pas mieux que mon ex à tromper leurs femmes. Je ne décroche plus le téléphone, je ne veux plus les voir.
Mais c'est que ça s'accroche ces bêtes là ! Je suis déstabilisée par leur ténacité. Que me veulent-ils ? Que suis-je pour eux ? Pendant un an et demi, j'essaie de provoquer leur disparition en feignant de m'éloigner. Mais rien n'y fait. Ils insistent, viennent aux nouvelles, m’arrachent des rendez-vous. Je veux bien penser que je sois un « bon coup », mais ce n'est pas une raison suffisante. Naïve celle qui croit que l’homme dont elle est la maîtresse n’a plus de relations sexuelles avec "l’officielle". Mais justement, en quoi suis-je différente de leurs femmes ? L’évidence me saute un jour aux yeux. Ils ne partagent avec moi que des moments de plaisir. Pas de quotidien, pas de routine, pas de tracas, pas de dispute.
Je décide de ne plus me poser de questions. Ce qui est vrai pour eux l’est aussi pour moi : je n’ai pas à subir les inconvénients d’une relation de couple. Je me sens libre. Je commence à apprécier le fait qu’ils me soient quelque part fidèles à leur manière. Absorbée par des projets professionnels, je n’ai plus le temps de partir en chasse. Alors pourquoi refuser le festin qui m’est offert. Avec chacun d’eux une intimité s'est tissée. Je connais leurs envies, leurs manies. Leurs différences fait la qualité de la situation. Ils sont un seul homme en plusieurs. Je suis plusieurs femmes en une seule.
Trois amants. "Comment tu gères ?" Facile. Lieu : chez moi. Fréquence : chacun la sienne, selon mes disponibilités. Il n’y a rien à gérer. On doit gérer quand il y a des sentiments, ou quand on ment. Pour moi, rien de tout ça. Ils sont tous au courant de l’existence des autres. Il n’y a aucun contrat moral, juste du respect. Tout peu finir du jour au lendemain, pas besoin d’explication. Ils m’ont montré que pour eux, il n’y a aucune raison que ça s’arrête.
Trois amants. C’est beaucoup et c’est peu à la fois. C’est beaucoup dans le regard des autres. C’est peu quand on se sent seule le soir. Mais il faut faire des choix. Les moments de solitude passent vite. J’ai une vie bien remplie, professionnellement, intellectuellement, culturellement. Plus important encore, j’ai des amis sur lesquels je peux compter, quoiqu’il arrive. On partage les bons et les mauvais moments, les éclats de rire et les coups de blues. Ils sont la famille que j’ai choisi au fil des années. Je suis fière d'avoir noué avec eux quelque chose d'inaltérable, d'inépuisable, d’éternel. Chose qu'il est rare de réussir dans un couple.
Des amis pour la vie et des amants pour le fun. L’amour finira bien par retrouver sa place un jour.
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20.05.2006
-12- Michel
Fin septembre, Jimmy m'appelle : "J'ai décidé d'être plus sérieux avec ma copine. Je ne veux plus la tromper. Je voudrais te présenter deux copains. Ils sont cools. Tu peux dire non (encore heureux), n’en prendre qu’un ou faire un lot."
Tony est à Agadir avec Valérie, Rosan a laissé entendre qu'on ne se reverrait plus, Jimmy est en train de me faire ses adieux. Je ne veux pas me retrouver seule.
Je tombe sous le charme de Michel. Physique de basketteur, petites lunettes d'intello, beaucoup d'humour. Kevin par contre, n'est pas du tout mon genre. Trop petit, trop mince. Sa copine vient de le quitter, il n'a pas vraiment envie de faire des civilités. On discute tranquillement. Jimmy me demande à l'oreille s'il peut me laisser en leur compagnie ou s'il les embarque avec lui. Va en paix mon garçon. Je vais m’arranger. Il m'embrasse sur la joue et part. Je ne le reverrais plus. Il m’appellera de temps en temps.
La conversation est agréable. Je demande aux deux garçons comment ils se sont connus. Michel et Jimmy ont grandi dans le même quartier de banlieue. Ils ont rencontré Kevin au collège, à son arrivée d'Haïti. Ils sont devenu inséparables. On parle d'Haïti, on dérive sur la Guadeloupe, où les parents de Michel sont nés, et on atterrit à Cuba. Michel et Kevin y sont allés l'année précédente. On échange nos impressions sur ce pays. La discussion est passionnée. On parle de Castro, de ses bons et de ses mauvais côtés. Michel me déclare que lui et Kevin sont de vrais communistes. Ils partagent tout. On y arrive ! Je réponds que parfois j'ai l'esprit capitaliste, que j'aime cumuler certaines richesses. Cependant, c’est mon côté humaniste qui me perdra. Je passerais bien un marché exclusif avec Michel. Mais Kevin me fait pitié.
Tout commence lentement. Trop lentement. Kevin, obnubilé par sa récente rupture, est en panne sèche. Il a beau râler, pester, son sexe a décidé de faire grève (c’est ça la masse laborieuse). Le mouvement social s’étend à toute l’entreprise. Par solidarité, nous arrêtons toute activité. On se rhabille. Michel est désespéré, désolé, frustré. Avant qu’il s’en aille avec son camarade syndiqué, je lui glisse à l’oreille :
- Ce n’est que partie remise. Appelle-moi.
- Je n’ai pas ton numéro.
- Demande à Jimmy.
Le lendemain, le téléphone sonne. Il propose de se revoir en tête à tête.
Michel aime faire l’amour comme on aime les fruits natures. Il n’a pas idée qu’on peut les accommoder de différentes façons.
D'habitude je reçois mes amants en tenue légère. Comme Michel n'est pas un marathonien, je reste habillée, très habillée. Le temps qu'il passe à m'effeuiller fait durer un peu plus nos corps à corps. Une fois nue, je prends les choses en main. Il se laisse faire avec une passivité enfantine. J'adore sa façon de demander une petite gâterie. Très poli, jamais de mot vulgaire, toujours au subjonctif. Les hommes, en général, utilisent plus facilement l'impératif pour ces choses là. Je ne sais pas pourquoi je me suis attachée à ce grand dadais qui ne ressemble en rien à l'amant idéal. Peut-être parce que sa docilité n'est pas feinte comme chez certains. Sûrement parce qu'il compense sa maladresse par de longues discussions et beaucoup de tendresse.
Malheureusement Michel a un gros défaut : il est pantouflard. A trente-quatre ans, il habite encore chez papa-maman. La vie coule sur lui sans jamais le faire bouger. Il avait une petite amie officielle. Un jour il m’annonce : « Je vais rompre. Je la rends malheureuse. Je ne lui donnerais jamais ce qu'elle attend ». Michel n'a pas envie de changer. Sa vie est parfaite telle qu'elle est. La seule chose qui l’enthousiasme, c’est son boulot. Tout le reste lui demande un effort. Au début, il venait me voir toutes les semaines. Maintenant, il m’appelle quand il réalise qu’il y a longtemps qu’il n’a pas fait l’amour.
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17.05.2006
Compte A Rebours De L'Oubli
Premier rendez-vous, première étreinte, premier baiser. Premier repas abandonné avant le premier dessert, pour un premier désir, des premières caresses, des premiers plaisirs. Première nuit blanche, premier au revoir, premier à bientôt ? Un premier rappel, juste comme ça, juste pour savoir… est-ce qu’on peut se voir ? Premier émoi. Et si cette fois … ?
Premières ballades dans Paris, premières sorties, premiers souvenirs. Premières surprises, premiers cadeaux, premières attentions. Premier week-end, premiers fou rires, premiers délires, premières complicités.
Premier effroi pour un premier je t’aime. Premier doute effacé par une première certitude : l’amour.
Première éloignement parce que la famille, parce que les vacances. Premier sentiment de manque. Premières retrouvailles passionnées.
Et un jour, premier assombrissement. Première intrusion de la réalité dans le rêve. Premier tiraillement. Premier pourquoi ? Premier cri pour une injustice.
Les premières larmes pour une dernière nuit, un dernier regard, un dernier au revoir. Premières souffrances dans le silence de mes nuits blanches…
Le temps passe, les larmes sèches peu à peu, le temps de s’habituer au vide que tu as laissé.
Arrive ce qui aurait du être un premier anniversaire. Les souvenirs s’affichent, les pincements au cœur réapparaissent.
Penses-tu à ces premières fois ? A ce premier baiser de ce premier jour de l’an qui devait porter chance à notre amour naissant ? L’endroit où tu m’avais emmené était ridiculement beau. Romantisme à la manière de quelqu’un qui se défend de l’être. Comment ne pas t’aimer ?
Comment ne plus t’aimer …
Quelques jours encore… jusqu’au souvenir de cette dernière nuit, de ce dernier regard, de ce dernier au revoir.
Quand cessera ce compte à rebours de l’oubli… de l’oubli de ta voix, de ton odeur, de tes mots.
Quand cessera ce compte à rebours de l’oubli de tout ce qui me rattache encore toi…
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14.05.2006
-11- Rosan
Rosan revient me voir une semaine après notre partie à trois. C'est son anniversaire. Il a le cafard. Il s’assied devant mon PC. Il sélectionne quelques mp3, lance le lecteur. Il se tourne vers moi. Me pose des questions sur mon ex, mon boulot, ma vie. Je lui réponds. Je ne lui pose aucune question en retour. Il me racontera s’il veut.
Les femmes parlent trop en général. Avec le temps, j’ai appris à ne rien dire. Je suis une maîtresse muette. La femme à qui on n’a pas de compte à rendre. Mes amies me disent que je devrais poser plus de questions, exiger plus de mes amants. Pourquoi faire ? Je ne les veux pas comme compagnons. Ils trompent leurs femmes. Pourquoi agiraient-ils mieux avec moi ? Et ma façon de faire ne doit pas être si mauvaise, puisqu’ils reviennent régulièrement.
"Alors Rosan, elle est passée où la chaleur guadeloupéenne ?" Il esquisse un sourire. Je m’assieds à califourchon sur ses genoux. Je caresse son crane rasé. Je descends le long de son cou, de ses épaules. Mes mains se resserrent sur ses biceps. J’aime les hommes musclés. Puissance protectrice. Sensualité des formes. Nos regards se croisent. Je me mords la lèvre. Il resserre ses bras autour de mon bassin, me soulève et me pose sur le lit.
Il y a de la rage dans sa façon de me faire l’amour. Son regard ne quitte pas le mien. Par défi, je ne ferme pas les yeux. Même quand je sens la première explosion de plaisir. Il maintient le rythme. La colère le stimule. Au bout d'un moment, je sens bien qu'il m'a oublié, qu'il est ailleurs. Je pose ma main sur ses yeux et lui murmure : "Lâche toi." Il rejette sa tête en arrière. Pousse un cri de libération. Il reste campé sur ses avant-bras, me regarde. Son visage paraît moins grave.
Il n’a plus jamais joui de cette façon.
Il se rhabille. Pas un mot. Sur le pas de la porte, il me dit : "Ma femme rentre demain. On ne se reverra plus." Adieu Rosan.
Un mois plus tard, mon portable sonne, son nom s’affiche : "Je peux passer ?"
Lingerie sexy et une pointe de perversité font le bonheur Rosan. Il agit comme s’il avait tout appris dans les films pornos. Attitude de proxénète, il passe sa main dans ma culotte en guise de bonjour. En réponse, je passe ma main le long de sa braguette. Il a instauré des rituels. Il s'assied sur la chaise, je m'allonge sur le lit. On discute un peu. Une phrase coquine ou un geste implicite, c'est toujours moi qui provoque le début des hostilités. Sinon, il peut repartir sans me toucher. Ce garçon est étrange. Après nos ébats, il ne reste jamais à mes côtés, il file sous la douche. Souvent je vais dans la salle de bain avec lui. Je m'assieds sur le lavabo, pose mes pieds sur le rebord de la baignoire et on parle. On continue la conversation pendant qu'il se rhabille. Un petit bécot et il disparaît.
Il me pose toujours des tas de questions sur les autres. Au début, je ne voyais pas pourquoi. Un jour, il me demande :
- Et si tu rencontrais un homme dont tu tombes amoureuse. Que se passerait il ?
- C'est simple, quand j'aime, je suis fidèle. Je vous virerais tous autant que vous êtes.
- Même moi ?
Et là, je comprends. Rosan ne se considère pas comme un de mes amants. Il se place au dessus de la mêlée. Je fais partie de son cheptel, pas le contraire. Je suis « sa » maîtresse, il n'y a pas de réciproque. Savoir que j'ai d'autres hommes dans ma vie le stimule. Se croire plus performant qu'eux le fait bander. Je ne démens pas. Je rentre dans son jeu. Fantasme de la femme publique sans risque et sans regard extérieur.
A chacune de ses visites, il m’en raconte un peu plus sur sa vie. Bien des mois plus tard, il me dit qu’il a un petit garçon de 28 mois. Rapide calcul, le gamin était à peine né quand on s’est rencontré. Je suis sur le cul, il ne m'en avait jamais parlé. Les hommes sont incroyables.
Parfois sa froideur, son manque de générosité me dérange. Coucher avec Rosan nécessite un certain état d’esprit. Il m’arrive de prétendre que je ne suis pas libre quand il m’appelle. Je me dis qu’il pourrait disparaître de ma vie sans que j’en sois attristée. Mais de savoir qu’il me désire, qu’il continue à venir, me rassure. Pur orgueil.
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