28.08.2006

-26- www.caramail.com

C'est la première fois que je me sens mal après son départ.

Suis-je tombée amoureuse de lui sans m'en rendre compte ? J'avais l'impression qu'il m'appartenait, qu'il n'y avait que moi dans sa vie. Je nous imaginais dans une relation libre et durable. J'avais oublié toutes mes certitudes sur les hommes mariés.

Non, il ne la quittera pas pour moi. Quand elle va sentir qu'il s'éloigne un peu trop, elle lui demandera un enfant et il lui dira oui, parce qu'ils sont déjà ensemble depuis un bout de temps.

Et d'ailleurs, ça m'étonnerait qu'il revienne me voir. Je l'ai embarrassé avec mes questions à la con.

Je me traîne toute la semaine. Je ris, je pleure pour un oui ou pour un non. J'ai mal au ventre. Je peste contre ma gynéco qui m'a changé de pilule. Je ne voulais pas changer moi. Je voulais que tout reste comme avant.

Luis m'appelle :

- Ca va, querida ?
- Non, j'en ai mare de toutes ses conneries. J'ai besoin d'amour.


Je sais qu'il me comprend. Nous avons le même age, la même sensibilité et deux passions en commun : le sexe et les hommes. Sans oublier la série "Sex and The City" que nous commentons toutes les semaines. On parle des amants qui ne savent pas être tendres, des jeunes qui n'ont plus de repères et qui pratiquent le sexe sans raffinement, du temps qui laisse des petites rides au coin des yeux, de nos corps qui ont changé. On a vieilli sans s'en rendre compte.

Jeudi soir, Rosan appelle. Je ne réponds pas.

Vendredi, personne n'appelle. J'avais pourtant espéré que... Mais non, il ne viendra plus jamais, j’en suis persuadée.

Samedi, je me réveille avec une forte douleur dans le bas ventre : j'ai mes règles. C'est le pompon ! Ca faisait des mois que je ne les avais pas eu. Je suis maudite.

Le soir, quand je rentre chez moi, je prends une douche, j'avale une soupe et je me couche avec le dernier livre d'Anna Gavalda. Je me laisse porter par l'histoire. Le téléphone sonne à plusieurs reprises. A chaque fois, le numéro de Rosan s'affiche. Je n'ai envie de parler à personne, je laisse sonner. Les heures défilent. Je me relève plusieurs fois pour me faire du thé, j'entame avec fureur une plaque de chocolat noir.

Histoires d'amitié au pays des abandonnés de la vie. Je dévore les pages du bouquin sans pouvoir m'arrêter. C'est simple, c'est drôle, c'est émouvant. Je ne veux pas le lâcher. Si je le ferme, le silence se fera cruel.

Le jour se lève, il ne me reste que quelques pages à lire. Mais je peux dormir maintenant. Il ne fait plus noir. Trois heures plus tard, un de mes voisins joue les Monsieur Bricolage et me réveille avec sa perceuse. Je me traîne jusqu'à la bouilloire électrique et reviens me coucher avec un thé. Je reprends le livre. Déclaration d'amour sur un quai de gare. J'éclate en sanglots. Je veux qu'on m'aime.

Je reste hébétée au fond de mon lit. Secoue toi ma fille. Tu ne vas pas rester là à te morfondre. Salsa : Raul Paz ! Je chante, je danse, la musique couvre le bruit de la perceuse. Au bout d'un quart d'heure, je tombe épuisée sur mon lit. Je me sens mieux.

Dans l'après midi, je consulte mes mails. Délinois m'a envoyé une blague. Je ne sais pas quoi penser. Je l'imagine chez lui avec sa petite femme. Le moral retombe dans les chaussettes. Geste désespéré, je me connecte sur le chat de Caramail.

Les messages en privé arrivent de toute part. Ca me ramène deux ans en arrière. Luis a raison, les jeunes ne connaissent pas le raffinement. Pas moyen de discuter de la pluie et du beau temps. Ils entrent sans ménagement dans le vif du sujet. C'en est pathétique. Avant de quitter, je reçois un énième message. Dans son pseudo, le gars annonce la couleur (sans jeu de mot) : BlackMan-1m83-85kg-23x6. Je m'esclafe devant mon écran.
- On sait à quoi s'en tenir avec toi.
- Je n'ai rien à cacher.
- Ah oui ? Tu es maqué ?
- Oui et non

Je secoue la tête. Ah, les hommes !
- Si tu mens tu vas en enfer
- Je vivais avec une fille mais c'est fini. Sa mère se mêlait un peu trop de notre vie.

J'apprécie la confidence.
- Et toi, célibataire, mariée, des enfants, un amant ?
- Divorcée sans enfant. 5 amants.
- Hou là ! De la place pour un sixième ?


Ah bravo ! Qu'est ce que je suis en train de faire ? Je sais que je vais me laisser prendre au jeu. Que ça peut finir par une coucherie. Qu'au mieux j’aurai un galant de plus. Mais, pas un amour. On ne débute pas une histoire en parlant de ses amants. C'est bien la peine de chialer toute la matinée pour en arriver là.

21.08.2006

-25- Une Nuit Dans Ses Bras

Vendredi soir. J'ai le cafard. Je tire la télé dans la chambre et je passe une à une les cent chaînes du câble. Oh, Dumbo, l'éléphant ! C'est un des premiers dessins animés que j'ai vu au cinéma. Je m'encocoonne sous la couette et je replonge en enfance. A dix minutes de la fin, le téléphone sonne. Je ne réponds pas, persuadée qu'il s'agit de Rozan. Une sonnerie m'avertit qu'on m'a laissé un message.

Quand le film se termine, j'interroge la messagerie. Mince, c'était Délinois ! D'habitude il envoie un texto... Je le rappelle. Il n'était pas très loin de chez moi mais là, il est rentré chez lui. "Je te promets, je viens te voir demain", me dit il.

Il m'envoie un texto vers midi pour une sieste coquine. Mais Nadia est venue me rendre visite. Ca fait longtemps qu'on ne s'est pas vu. Délinois ou pas, mes amis passent avant mes amants. J'ai quand même un petit remord à lui dire non. "Dommage", m'écrit il. Soupir.

Samedi soir. C'est foutu, il ne viendra pas. La télé est restée dans la chambre. J'ai envie de m'abrutir. Je zappe. Rien ne m'intéresse mais je continue. Je finis par m'endormir la télécommande à la main. Sonnerie de portable. "Tu veux bien de moi pour la nuit, Fille ?". Je l'adore.

Il s'est fait une entorse à la cheville. Je suis ravie, je vais pouvoir jouer les infirmières. Il s'abandonne à mes bons soins. Pas longtemps, un guerrier reste un guerrier. Il me renverse. Cri de douleur. "Je me demande comment font les cul de jatte", dit il. Je m'esclaffe. Nous rigolons comme deux gamins à chacune de ses tentatives pour trouver une position où il ne souffre pas trop. Son handicap n'altère en rien ses capacités. Savoir qu'on va passer la nuit ensemble décuple mon plaisir.

Vers dix heures du matin, le téléphone sonne. Je me précipite. C'est ma mère. Je m'enferme dans la cuisine pour éviter l'incident diplomatique. S'il se met à tousser, je suis bonne pour un interrogatoire en règle. J'en profite pour mettre de l'eau à chauffer. "Maman, mon thé est prêt. Je raccroche. Bisous". Je reviens dans la chambre, il me sourit. Il veut bien un café. Non, pas de tartines. Un fruit, pourquoi pas. Je suis sur un petit nuage.

Il allume la télé. C'est un garçon, on regarde les résultats du foot. Je commente la beauté des joueurs, il m'explique la technique. Je m'en fous moi, je n'aime que le rugby. Je le taquine. Je le titille. Au bout d'un moment, il fouille sous l'oreiller, en sort un préservatif. Et c'est dans l'ambiance surchauffée du stade qu'il marque un but magnifique.

Sa cheville le lance. Je vais lui chercher de la pommade. Il me dit qu'il va d'abord aller se doucher. Coup de sifflet final. Je le retiens au lit. Il se laisse faire en riant. Je le mords. "Doucement, j'ai l'inspection en rentrant". Electrochoc. Je l'avais oublié… Elle. Pourtant, je sais qu'elle existe. Alors pourquoi ce trouble... D'un air détaché, je lui demande : "Mais comment tu justifies ton absence de cette nuit ?" Il m'explique qu'elle est allée chez sa mère. Il m'embrasse et se redresse pour aller prendre sa douche.

- Attends, je peux te poser une question indiscrète ?
- Vas-y.

Je sais que je vais passer une limite mais c'est trop tard.
- Pourquoi tu la trompes ?
- Je ne la trompe pas, me dit il en riant.
- Et les prisons sont remplies d'innocents, c'est bien connu ! Ca fait presque un an qu'on couche ensemble, toi et moi.

Il se rallonge sur le côté.
- A vrai dire, je ne sais pas pourquoi. Au départ, c'est parce qu'elle était en voyage.
- Mais tu l'aimes ?
- Je ne sais pas trop. On se dispute beaucoup.

Et il se met à me raconter des tranches de vie que je ne devrais pas connaître. Je me sens triste.
- Tu sais, tout ça ne me regarde pas. Je peux juste dire égoïstement : tant mieux pour moi si elle est chez sa mère.

Je lui fais un clin d’œil et lui donne une tape sur la fesse.
- A la douche, Garçon !


Je fais la maligne mais je me suis sentie mal quand il a parlé d'elle. Pourquoi ? Je n'aurais pas du lui poser de questions sur sa vie de couple. Ce n'est pas prévu dans le contrat.

Je suis tellement absorbée par mes réflexions que je n'ai pas remarqué qu'il était sorti de la douche. Il s'assied sur le bord du lit, se passe de la pommade sur sa cheville.
- En fait, je crois que je n'ai pas envie de vivre seul.
- On peut se sentir seul en vivant avec quelqu'un. Ou le contraire. Depuis que je te connais, je ne me sens plus seule.

Il me regarde interloqué.
- On s'entend bien. On fait l'amour de façon délicieuse. Après chacune de tes visites je me sens sereine. Ca suffit à me rendre heureuse.
- C'est vrai qu'on s'entend bien. J'aime bien nos discussions.

Il me sourit. Je lui rends son sourire mais mon cœur a implosé. Quelque chose s'est brisée.

17.08.2006

Eloge de la solitude

medium_solitude-1.jpgPourquoi es-tu seule ?

Combien de fois m’a-t-on posée cette question… Il y a une dizaine d’années j’aurais répondu : parce que la vie, parce que l’amour, parce que les hommes,…

Mais aujourd’hui, je sais que la solitude n’est qu’un choix personnel. Inconscient bien souvent, mais un choix.

Je vis seule. Je suis célibataire. Je suis solitaire. Mais je ne me sens pas seule. La solitude est un concept imposé d’un côté par la norme sociale et de l’autre par l’idée que l’on s’en fait.

Socialement justement, j’assume tous mes besoins, quotidiens ou économiques. S’il m’arrivait un coup dur, je peux compter sur ma famille, sur mes amis. Les plus proches habitent de l’autre côté de la rue, les plus éloignés sont à plus de 900 kilomètres. La distance n’altère en rien l’affection mutuelle. C’est pourquoi je me sens entourée et aimée.

Mes amants. Ils sont là. Ils savent s’effacer quand il le faut. Ils se font présents si je les rappelle. Même si ce n’est pas de l’amour, leur fidélité m’enveloppe.

L’amour. Il n’est pas présent dans ma vie actuellement. Mais ce n’est pas pour ça que je me sens seule. Si je peux aimer c’est parce que je peux aussi vivre sans l’autre. Le sentiment fusionnel ne fait plus parti de mon paysage amoureux même s’il prend parfois la forme d’un fantasme furtif.

J’ai longtemps lutté pour maintenir à flot des relations amoureuses vouées à l’échec. Je peux encore me battre mais je préfère rester seule qu’être à deux pour de mauvaises raisons. Les enfants, l’argent, le chantage affectif ne sont pas des prétextes suffisants pour rester liée à l’autre. La peur de la solitude encore moins. Et en amour comme sur bien des plans, je ne supporte pas la médiocrité. Rester avec quelqu’un pour de fausses excuses me ferait me sentir bien médiocre.

Quand l’amour refera surface un jour, je ne peux l’envisager que sous la forme : chacun chez soi. J’ai pourtant apprécié la vie commune avec mon mari. Huit années de réelle complicité. Mais c’était un autre temps et j’étais une autre femme. « Etre » en couple ne signifie pas « vivre » en couple. Je veux pouvoir retrouver celui que j’aime lorsque j’en ai envie et non parce que je suis obligée de rentrer le soir au domicile conjugal. Le plaisir et le désir d’être ensemble sans les emmerdes du quotidien. Le bonheur…

Alors la solitude, jamais, vraiment ? Si, bien sur, mais de moins en moins. Et encore, je ne suis pas sûre que ce soit de la solitude dont il s’agit… plutôt le manque, la nostalgie des moments de plaisir vécus avec celui qui n’est plus là.

Comment répondre à : « Pourquoi es-tu seule ? » quand on ne se sent pas seule ?

N’est-ce pas le genre de question qui en dit plus long sur le pourquoi elle a été posée que sur son sens effectif ?

Je la classe dans la catégorie des « quand est-ce que tu te maries ? » qu’on pose aux trentenaires, des « vous allez bientôt faire un enfant ? » pour les couples mariés ou des « quand allez-vous emménager ensemble ? » adressés aux nouveaux couples.

Les mœurs ont évolué mais si on est un tant soi peu hors norme, on dérange, on met en péril l'ordre établi, on questionne l’entourage : « Comment peux-tu être heureux si tu ne vis pas comme moi ? » Souvent sous entendu : « si moi qui suis dans la norme, je n’y arrive pas… »

Alors quand on me demande pourquoi je suis seule, j’ai l’habitude de répondre :

Pourquoi poses-tu cette question ?

16.07.2006

2046

medium_2046.jpgMalgré sa présentation au festival de Cannes, 2046 a été boudé par le public. Est-ce à cause de son titre futuriste ou de l’étiquette intello qui lui a été collé ? Pour ma part, c’est un peu pour ces deux raisons que je voulais le voir. Je n’en avais pas eu l’occasion jusqu’il y a peu. Je traînais comme une âme en peine au rayon DVD d’un grand magasin. J’allais de présentoir en présentoir sans trop savoir quoi acheter, entre classique et nouveauté, entre envie et curiosité. Je me suis retrouvée face aux films asiatiques et je l’ai vu. Coffret noir en métal, les quatre chiffres en relief. Rien que pour l’objet, je savais que j’allais craquer.

Hong Kong, 1966. Chow Mo Wan, un écrivain libertin retrouve un de ses anciens amours, Lulu, qu’il raccompagne à son hôtel, chambre 2046. Le lendemain, quand il veut lui rendre visite, on lui dit qu’elle est partie sans laisser d’adresse. Il aimerait louer la chambre de Lulu mais le patron lui répond que c’est impossible, qu’elle est en réfection. Chow loue la chambre 2047 en attendant. Il apprend après coup, que Lulu a été assassinée après son départ par son petit ami jaloux qui les avait vu ensemble.

Dans la chambre 2047 qu’il a décidé de garder, Chow entreprend l’écriture d’un livre de science fiction situé en 2046. A travers son roman, il fait revivre les femmes qui ont traversé son existence. 2046, devient une ville, un train, une destination.

Le voyageur en partance pour 2046 n’a qu’une idée en tête : retrouver ses souvenirs perdus. Car on dit que rien ne change jamais, à 2046. Mais nul ne le sait au juste, car nul n’en est jamais revenu.

Wong Kar Wai ne nous raconte pas les histoires d’amour d’un personnage mais les ratages de l’Amour. Quand les histoires finissent avant de commencer, quand elles arrivent trop tôt ou trop tard, quand elles ne peuvent pas être partagées.

Le train 2046, où l’on est accueilli par des androïdes aux émotions différées qui pleurent ou qui rient des heures après en avoir ressenti l’envie, c’est l’amour qui nous a échappé, ce sont les larmes qui coulent après coup, se sont les regrets, les remords… 2046 c’est la réponse à un : « Pourquoi ne peut-on revenir en arrière ? »

Wong Kar Wai rend compte de cet impossible de façon métaphorique. Chaque plan ne laisse voir que la moitié de la scène, le reste étant caché par un paravent, l’embrasure d’une porte, le haut d’une fenêtre... La caméra filme les conversations en retrait, la nuque d’un des deux personnages au premier plan laissant transparaître les émotions sur le visage du second. Les moments d’incompréhension amoureuse sont tournés au ralenti : sensation particulière qui plonge le spectateur dans ses propres interrogations amoureuses…

2046 c’est l’expression cinématographique porté au summum de son art. Wong Kar Wai est sûrement l’un des rares cinéastes à pouvoir encore prétende au titre d’artiste.

13.07.2006

-24- L'Histoire De Délinois

« J'avais rencontré la fille idéale. Une belle métisse au corps parfait, aux jambes interminables. Elle avait beaucoup de classe, s'habillait de façon à la fois sexy et élégante.

Ses parents étaient diplomates. Elle vivait seule à Paris où elle faisait ses études. Ils lui avaient payé un grand appartement vers Saint Lazare.

J'étais fou d'elle. Elle me prenait pour un dieu. J'étais son premier amant. Mais je n'ai jamais pu lui faire l'amour comme il faut. J'ai foiré à chaque fois. C'était trop fort. Je crois que j'ai gâché sa sexualité.

De toute façon, notre histoire était impossible. Ses parents n'auraient jamais permis que leur fille reste avec un pauvre petit manœuvre comme moi, haïtien de surcroît.

Le pire c'est que je ne me souviens même pas de son prénom. »

Cette histoire, beaucoup d'hommes me l'ont racontée. Le décors diffère mais les mots sont les mêmes. Ils ont dans la tête cette fille inaccessible qu'ils ont perdu pour l'avoir trop idéalisée. Certains courent toujours après, comme on court après un bonheur impossible. Les autres ont renoncé et pourront être heureux... avec une autre femme.